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ENFANCE
PERDUE
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( Notes sur Le Sixième Sens et Sleepy Hollow)
Il est étonnant de voir à quel point le cinéma américain ne parvient plus à effrayer les enfants que nous sommes. Deux œuvres distinctes sorties à quelques mois d'intervalle et bénéficiant d'un large succès public, semblent confirmer cette incapacité à réveiller nos plus intimes peurs enfantines.
Pourtant les sujets du Sixième Sens et de Sleepy Hollow avaient de quoi nous rappeler à nos plus mauvais souvenirs… D'un côté le mythe du fantôme dans le placard, de l'autre celui du monstre de la forêt. Or ni M. Night Shyamalan, ni maître Tim Burton n'explorent leur thème sous l'aspect de la frayeur, même s'ils n'ont de cesse de l'effleurer l'un comme l'autre sans jamais pourtant s'y engager .Le premier, d'un point de vue thématique (un enfant et des fantômes) et le second, de par ses origines (illustration d'un conte gothique populaire) promettaient une vive exploration du monde de l'enfance et de ses diverses croyances et traumatismes .Or les peurs enfantines n'y sont malheureusement que des leurres, pâles reflets d'une frayeur désincarnée par le prisme du regard adulte.
Le Sixième Sens reposant exclusivement sur les affects de son personnage principal (douleur, immense tristesse) s'écarte du monde de l'innocence qu'il était censé illustrer, en faisant de son héros un enfant déjà adulte, prisonnier d'un corps trop petit pour lui .Sa fonction finale est celle d'un Sage (dans la grande tradition chrétienne), idéale passerelle du monde des vivants à celui des morts. Ce n'est donc pas de peur que l'enfant se protège de ce qui l'entoure dans le mutisme, mais d'appréhension et de douleur face à la mission qui l'attend et qui le dépasse .Les fantômes peuvent bien sortir d'un angle du couloir, l'enfant n'a guère plus peur que nous : il souffre surtout de s'être vu confier un tel contrat, une telle responsabilité .
Inversement le véritable enfant de Sleepy Hollow est, lui, bel et bien effrayé, mais cette fois ci, prisonnier d'une carapace adulte: Ichabod, héros pleutre et maladroit, n'a pas le droit d'avoir peur, du moins de la montrer .Là où Shyamalan se débarrasse de la peur au profit d'une atmosphère éthérée suggérant la douleur d'être un enfant confronté à des phobies d'adultes, Burton s'engage dans l'univers du burlesque (le personnage s'avère drôle quand il a peur, sursaute même à la moindre apparition d'araignée et s'évanouit incessamment) démontrant le comique d'être un adulte confronté à des phobies enfantines.
Les deux films ont donc beau recycler la thématique du conte de fée (morts vivants, monstres, sorcières) ils se refusent constamment d'aborder profondément leur sujet. A l'image de la profusion du sang chez Burton, les films semblent vidés de cette subtile substance originelle, cette innocence, qui ferait grimper aux rideaux chaque enfant au moindre grincement de porte.
C'est l'humour potache de Sleepy Hollow qui finit alors par dévitaliser la splendeur visuelle du film, les monstres étant réduits à l'état de cartoons, agressifs, certes, mais exclusivement synthétiques (la transformation du cavalier dans la séquence finale très Beetlejuice) loin des monstres à visages humains qui hantaient les cauchemars précédents de l'auteur (les voisins de Frankenweenie ou d'Edward Scissorhands étaient en effet bien plus inquiétants).Enfin, Le Sixième Sens, travaillant à la fois sur l'art de la suggestion et l'exercice de la transgression (montrer les visions horrifiques quand même) n'arrive à enflammer le spectateur qu'au bout de deux heures à l'aide d'une pirouette scénaristique donnant les clés de son intention première, écrasant définitivement la promesse du film : Shyamalan et Burton ne s'attardent donc pas sur des peurs d'enfants mais bien sur celles d'adultes (Bruce Willis, Johnny Depp) confrontés au refus de leur propre mort.
Malgré leurs qualités, cette vague de contes pour adultes finit soit par nier, soit à rire de nos traumas passés, et il est probable qu'au bout du compte, les montres cachés sous nos lits qu'on croyait éternels, tendent, à l'image des héros de Toy Story 2 , à disparaître sous la poussière, vestiges oubliés d'une enfance perdue.
Laurent Blanchard