|
WAITING
FOR MARTY
|
A
TOMBEAU OUVERT
DE MARTIN SCORCESE
La décennie qui vient de se clore a été essentiellement marquée par la confirmation de quelques - trop - rares auteurs américains de talents, artistes passionnants et foisonnants au potentiel créatif illimité, comme Woody Allen, Jim Jarmusch ou encore Clint Eastwood. Cinéaste cinéphile et démiurge, Martin Scorsese demeure certainement le plus impressionnant de ces desperados. Sa brillante carrière, qui ne peut se résumer, se caractérise notamment par une instabilité égotique, une remise en cause perpétuelle, une intarissable recherche esthétique et formelle.
Le petit Italo-Américain excelle dans les films de gangsters qu'il affectionne particulièrement, mais il refuse de se cantonner aux recettes éprouvées. Chaque film représente une pierre apposée à un immense édifice, une œuvre unique, qui ne se complaît que dans sa plénitude. Qualifier Marty de cynique et de narcissique relève simplement d'une mésentente totale et témoigne d'une incompréhension radicale. Sa collaboration fructueuse avec Robert de Niro - sept films à ce jour -, son acteur fétiche de l'Actors Studio, son double cinématographique - auquel il convient d'associer les géniaux Harvey Keitel et Joe Pesci - est ainsi placée sous le signe de la novation et de la transcendance.
La sortie imminente sur les écrans hexagonaux d'A tombeau ouvert semble l'occasion rêvée pour présenter le metteur en scène et établir une brève rétrospective. Les lignes suivantes ne se veulent nullement objectives : Marty représente, à mes yeux, le plus grand auteur contemporain. Revendiquant ses choix narratifs et formels, sa production demeure imparfaite et exorcisante, un formidable terrain d'investigation. La maîtrise du cinéaste est incontestable, mais sa cinéphilie exacerbée lui impose l'humilité. Comme l'exposait Jean Renoir, tant qu'à s'inspirer de maîtres, autant les choisir grands.
Les années 1990, années de la maturité et de l'esthétisme, auront vu naître Les Affranchis, Les Nerfs à vif, Le Temps de l'innocence, Casino, Kundun, sans oublier le formidable documentaire intimiste Voyage à travers le cinéma américain. Les divergences et singularités de ces opus scorsesiens valorisent un amour sincère et profond du septième art, une recherche insatiable de vérité intérieure. Commandes ou initiatives personnelles, Marty est incapable de nous livrer des oeuvres aseptisées. Classicisme hollywoodien et modernité fusionnent pour notre plus grand plaisir.
Comme son compatriote Woody Allen, Marty adore New York et vénère son quartier natal de Litte Italy. Sa culture catholique l'engage sur un chemin de croix expiatoire et rédempteur ; son talent est la gageure d'une plongée dans les entrailles de l'enfer. Les personnages qu'il filme sont une part de lui-même et bénéficient de son aura, de la tension et de la nervosité permanentes qui l'animent, qu'il s'agisse du Travis Bickle insomniaque de Taxi Driver, du Jésus démystifié de La Dernière tentation du Christ ou encore du boxeur inexpugnable Jake La Motta de Raging Bull.
A tombeau ouvert s'annonce dans le lignée directe de Taxi Driver et de After Hours, mélange détonnant de violence intérieure et d'onirisme. Nicolas Cage y prête ses traits et son énergie subtile à un ambulancier sur la tangente, qui s'adonne au sauvetage des autochtones pour mieux se masquer sa propre mort. Marty semble même recourir à la simplicité formelle des Who's that knocking at my door et Mean Streets de ses débuts. Chaque variation scorsesienne étant à la fois un aboutissement et un renouveau, une telle option paraît cohérente. Marty se qualifie lui-même d'éternel étudiant. A bientôt soixante ans, serait-ce le temps des révisions ?
The Dude
A tombeau ouvert (Bringing out the dead). Etats-Unis (1999). Réal. : Martin Scorsese. Scén. : Paul Schrader, d'après un roman de Joe Connelly. Mont. : Thelma Schoonmaker. Mus. : Elmer Bernstein. Prod. : Scott Rudin, Barbara De Fina. Int. : Nicolas Cage, Patricia Arquette, John Goodman, Ving Rhames, Tom Sizemore. Durée : 2 h 01.